Une histoire de chaussures

Au point de départ, il y a la fascination qu’exercent sur moi ces espaces inhabités, et qui forment ce qu’on appelle le cordon littoral. Secteurs alluvionnaires comme la Camargue ; ceux où la mer bouleverse le trait de côte en permanence, comme le Finistère, le cap del Gato, le Golfe de Tarente au sud de l’Italie ou les rives de la mer Noire. Là où je suis allé travailler comme photographe et reporter, les impressions mêlées, de liberté, de cataclysme, de nature originelle, de beauté fragile sont flagrantes. Réflexe classique : en même temps que l’on travaille, on fini par regarder en dehors du champs. Et là, on s’interroge. Sur la fragilité de ces espaces, leur capacité à résister à l’impact des activités humaines, leur devenir... “Que font ces déchets dans un tel endroit ?”, cette réflexion, je l’ai eu sans cesse.
Pour mesurer l’impact de l’homme sur ces espaces naturels, qui y a-t-il de mieux que de récupérer ses chaussures ? Elles ne poussent pas dans les arbres, elles ne tombent pas du ciel, (très) peu d’animaux en portent... C’est en somme un marqueur idéal. Et puis la bipédie, c’est le trait comportemental caractéristique de l’Homme, n’est-ce pas ! Les chaussures qu’il porte sont donc son prolongement logique. Par réflexe, j’ai commencé à ramasser quelques chaussures ici et là. Je le ai gardées pendant longtemps avant de me décider à en faire quelque chose...
Je précise au passage que j’ai renoncé aux compositions faites exclusivement de bois flotté, car il y a un doute. Celui que l’on trouve provient tout aussi bien des arbres arrachés par les crues que de déchets de construction ou d’industrie humaine. Au plan écologique, sa signification est différente puisqu’il est facilement biodégradable. Je l’utilise donc uniquement comme support. Certes, j’aurais tout aussi bien pu travailler exclusivement à partir des déchets plastiques ou du verre. Briquets, bâtonnets, bouchons, bouteilles... Le choix est vaste. Cela viendra sans doute plus tard.

Le sens de la marche

Ma démarche est d’abord une quête de sens, et non une recherche d’esthétique. Bien longtemps avant de passer à l’acte, je recueille des éléments divers sur le littoral. Suivant leur acte de naissance officiel, ce sont des macro-déchets. Certains sont plaisants à regarder, d’autres ont une odeur tenace, d’autres encore semblent fragiles. Tous ont une histoire.
Cette accumulation s’étale sur plusieurs années... Et sur de nombreuses étagères ! Lorsque les placards, les greniers, les poches, et les recoins sont pleins, cela veut dire qu’il faut s’y mettre. Parallèlement, je remplis des carnets d’esquisses afin de mettre en forme ces “macro-déchets”. Pour cela, je mémorise chacun d’eux, puis je travaille à partir de leur silhouette, de leur forme, de l’épaisseur. Généralement, ce n’est pas la matière première qui dicte mon travail, mais le contenu du tableau que j’ai choisi de réaliser. Je demande à ces objets multicolore d’être au bon endroit, au bon moment. Le sens est primordial ; l’esthétique vient après ; si toutefois elle vient...
Pour moi, il s’agit d’abord de raconter des histoires. La scène se déroule sur “le littoral hors saison”, lorsque la plage ou l’estran ont retrouvé leur quiétude. C’est la raison pour laquelle je veut limiter ce travail des “semelles de mer” à 210 œuvres. Ce chiffre correspond - en nombre de jours - aux 7 mois pendant lesquels la nature reprend (un peu) ses droits. Et c’est à ce moment que le littoral me parle. Je le parcours en plein vent, avec de la pluie, du froid, mais avec toujours énormément de bonheur.
J’imagine le caractère ou la personnalité de ceux qui ont porté les chaussures avant de les abandonner dans l’environnement marin. Jeunes, vieux, hommes, enfants, femmes, joyeux ou grincheux... Je les identifie à partir de leurs marques et de leurs traces. La première partie de ce travail peut paraître consensuelle. Elle s’adresse délibérément à tout public. Ce qui ne présume en rien de la suite que j’entends donner à l’exploration de ce thème de la chaussure.

Le geste artistique

À mi-chemin entre l’Arte Povera et l’Art Brut, cette démarche emprunte à l’un l’attitude et le processus (rendre signifiant des objets devenus insignifiants) et à l’autre la spontanéité de l’observateur. Le regard neuf et émerveillé du photo-reporter se prolonge en un geste créatif. Son but est d’interpeller, de donner à réfléchir et d’offrir de nouvelles clés de lecture. Ces tableaux-sculptures sont une manière subjective et personnelle de présenter les faits ; avec la volonté de répondre à des questions multiples. Quelle est la trace de l’homme dans ces espaces sauvages ? Quels en sont les impacts ? Quelle est sa temporalité ?
Après sélection, l’objet doit être mis en scène. Le choix s’est automatiquement porté sur le bois flotté, matériau idéal et complice. Il permet d’ancrer l’empreinte humaine dans son nouvel environnement.

photos : MD