Tri des Déchets, le passage à l’acte

Un atelier ludique de sensibilisation à la question des déchets de chantier propose de rendre visibles les rejets instinctifs du déchet et d’y trouver une parade.

L’intérêt économique, environnemental et sociétal du tri sélectif des déchets tombe littéralement sous le sens. Même un enfant de six ans peut en comprendre les avantages. Une stratégie ambitieuse a été mise en place, mais ses résultats semblent médiocres. Avec détermination et persévérance, des efforts sérieux ont été déployés par les politiques, les responsables de l’environnement, le monde associatif, les exploitants industriels, les chefs d’entreprises et toutes les bonnes volontés. Alors, on est en droit de se demander pourquoi ça ne marche pas aussi bien qu’on le souhaite. Gérard Bertolini fournit des éléments de réponse dans quelques-uns de ses ouvrages. Comme plusieurs sociologues, et scientifiques qui modélisent le comportement[1], ce directeur de recherche au CNRS évoque “le rejet inconscient du déchet”. À l’opposé du concept de la ville aseptisée bâti sur un triptyque ordre-propreté-beauté, son corollaire le déchet est “la non-ville”. Et selon les canons classiques (définis en particulier par les Grecs), la dictature du beau, la prégnance du lisse et du plein, la valorisation du juvénile... conduit à écarter ou à fuir le ridé, les plis, les traits tordus, le défraîchi, l’usé le vieux.
Plus encore, dans la vie quotidienne, le déchet est doublement rejeté. Il l’est d’abord en raison d’un manque d’usage, et il l’est une seconde fois parce qu’il nous ramène instinctivement à nos propres humeurs corporelles. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer en détail la gestuelle d’un enfant à qui l’on demande de débarrasser la table. Au moment de vider les assiettes des déchets du repas, il utilisera toujours un ustensile. Le faire à main nue provoquera (presque) toujours le dégoût. Interrogeons-nous : quelques minutes auparavant, il portait ces mêmes matières à sa bouche (l’une des parties sacrées du corps) afin de s’en nourrir ! Sur les chantiers de construction, on peut observer la même attitude de rejet, plus particulièrement dans la population de jeunes salariés. Le bois, le fil de cuivre, le carrelage et d’une manière générale les matériaux de construction sont des produits nobles pour l’artisan. Ils changent fondamentalement et brusquement de statut lorsqu’ils sont à l’état de « chutes », de “coupes” ou de débris. Là encore, c’est le rejet instinctif du déchet qui conduit celui qui “nettoie le chantier” à tout évacuer en tas ; à repousser l’ensemble le plus loin possible de la vue. Y mettre la main ne vient pas spontanément à l’esprit, c’est le moins que l’on puisse dire ! Les discours pédagogiques ou moralisateurs incitant à trier les déchets butent donc sur un blocage instinctif. Cette opposition diffuse peut empêcher de tirer les dividendes de la stratégie collective évoquée plus haut.
Les “Ateliers de sensibilisation à la question des déchets” que je propose[2] sont d’abord destinés à focaliser le regard sur les déchets. L’un des objectifs est de rendre le déchet visible afin d’encourager son tri sélectif. En filigrane, c’est la question du contact charnel qui est en ligne de mire.
De façon non exhaustive, ils peuvent s’appliquer au nettoyage des plages, au tri des déchets de chantier, aux pratiques à la maison comme en vacances.
Les déchets de chantiers représentent une problématique complexe pour les entreprises. Elles sont confrontées à des obligations administratives de plus en plus strictes, dont le bienfondé est toutefois incontestable en terme de protection de l’environnement. Mais ces contraintes génèrent des surcoûts importants qu’il convient d’optimiser. Pour y parvenir, les entreprises doivent à la fois sensibiliser leur personnel à la question du déchet, et les motiver à appliquer les modes d’élimination par tri sélectif. L’entreprise réclame donc à la fois un geste civique, un geste utile et une forme de rigueur dans ces opérations. Les ateliers que j’anime permettent d’induire l’idée d’une “récompense” consécutive à l’effort qui est demandé. “J’utilise, je trie, c’est mon oeuvre et j’en tire une légitime fierté”. Sans prétendre s’y substituer, c’est une autre voie que celle des rappels à l’ordre des chefs de chantiers. Et des leçons de morale !
L’un de ces ateliers s’est déroulé à “Cité des bâtisseurs”, Marseille 5,6,7 et 8 juin 2010. Il est le fruit d’un partenariat avec la Fédération du BTP13 et la Fédération régionale PACA. Ces deux structures dynamiques ont à leur actif plusieurs initiatives ambitieuses sur la question des déchets de chantier. De caractère ludique, l’atelier était destiné à focaliser le regard sur les déchets issus du bâtiment[3]. Il occupait un espace d’environ 20 m2 doté des équipements suivants : trois grandes tables, une chaise et deux parasols. Un “tas de déchets” provenant de la construction (morceaux de bois, copeaux, fils électrique, gaine, métal, vis, plastique, carrelages cassés chutes diverses) était mélangé et mis à disposition des volontaires. L’activité est ainsi décrite : à partir de matériaux hétéroclites, le participant construit une oeuvre sur un morceau de carton (environ 40 x 60 cm) de couleur marron ou blanc au choix. Selon son inspiration, il va généralement confectionner un visage, un paysage, une habitation, une représentation abstraite... L’animateur prend un cliché du travail fini, effectue un tirage papier avec une imprimante et offre le tirage au participant, lequel signe son oeuvre. Le participant est ensuite invité à la “déconstruire” en plaçant tous les éléments dans des “mini-conteneurs” appropriés au tri sélectif. Sur l’ensemble des quatre jours, près d’une centaine de personnes ont accepté de participer. Moins d’un tiers se sont contentés d’écouter le discours pédagogique sur les déchets. Passé un moment d’hésitation, les participants donnent l’impression “de se lâcher” et ils mettent un réel plaisir à cette activité qui leur est peu commune. Plusieurs d’entre eux ont d’ailleurs demandé à renouveler l’expérience.
À une plus large échelle, l’appropriation d’une démarche artistique par les professionnels du bâtiment peut avoir des retombées positives. Entre autres sur son potentiel de recrutement de jeunes formés et cultivés. Il ne leur échappera pas que l’intellectualisation d’une démarche citoyenne est plutôt de bonne augure. Même remarque par rapport aux tagueurs - une réelle et coûteuse nuisance selon les chefs d’entreprises - lesquels s’approprient volontiers les espaces qui leurs semblent vierges, incultes et borderline. En leur proposant l’image d’un chantier “plus intelligent” ou “non inculte”, on les dissuade de s’y épancher. Du déchet de construction à l’optimisation d’un chantier, à son exploitation rationnelle et à la sécurisation de ses abords, la réflexion reste ouverte.

Michel Deuff


[1] Comme Patrick Jolivet dont la thèse évoque la rationalité environnementale continue des agents économiques.
[2] En pratique, il faut disposer d’un espace suffisant (15 à 20 m2 minimum), d’une quantité suffisante de déchets (plusieurs sacs poubelles) et qu’ils soient variés, d’un raccordement électrique et d’une partie abritée pour placer l’imprimante, l’appareil photo et l’ordinateur.
[3] Comme accroche, le discours était le suivant : “vous connaissez le tri sélectif sur les chantiers ?” ; “vous savez pourquoi il faut trier les déchets ?” ; “Combien ça coûte”. Puis, pour décider le visiteur à participer : “prenez quelques minutes !” ; “faites-vous plaisir !” ; “tout le monde a de l’imagination”...

Les oeuvres réalisées à la “Cité des bâtisseurs”, à Marseille

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